Le repos de la guerrière

Temps de lecture : quatre minutes trente de douceur dans ce monde de brut.

Le chauffeur et le traducteur Nigérian de Marie la confièrent à Souleymane et repartirent aussitôt. Souleymane avait décidé de cacher Marie pour la nuit dans sa cabane de bord de mer près de Lagos. Son retour pour Paris était prévu pour le lendemain via l’Ambassade de France.
— Comment vas-tu ?
— J’ai eu des jours meilleurs, dit Marie, les yeux embrumés par l’émotion.
Souleymane l’enlaça tendrement. Marie s’abandonna dans ses bras, elle fondit en larmes. Une partie de son stress s’exprimait dans ses sanglots. Souleymane connaissait bien cet état de décompression, après une période de tension extrême. La chaleur de son étreinte, la douceur de sa peau et son odeur si particulière, la transporta cinq ans en arrière, lors de l’intervention française au Mali. Après quelques minutes, Marie ne savait plus si elle pleurait de la peur rétrospective de sa journée ou du plaisir de retrouver Souleymane.

— Je propose qu’on boive un verre, cela va te remettre d’aplomb.
— Bonne idée.
— Où étiez-vous exactement ?
­— À Gada, un village du nord, à la frontière avec le Niger. J’interviewais une jeune femme qui avait échappé à une rafle de Boko-Haram, un an plus tôt. Elle avait vu partir sa sœur et ses deux meilleures amies, ce jour-là. On sentait que ces images la hantaient encore. Tu crois que c’est un hasard, ou Boko-Haram venait pour moi ?
­— C’est rare qu’ils enlèvent des jeunes filles, deux fois dans le même village.
— C’est bien ce que je pense. Heureusement que j’avais demandé au chauffeur de surveiller les entrées côté désert, aux jumelles, c’est ce qui nous a permis de fuir avant qu’il ne soit trop tard. Tu aurais vu le visage terrifié de cette Nigérienne quand nous avons plié bagage. Je l’ai supplié de venir avec nous. Elle a refusé parce que son mari n’était pas là, et que ça n’aurait pas été convenable qu’elle parte seule avec deux hommes et une étrangère, même si c’était pour échapper à la barbarie.
Souleymane affichait un léger sourire.
— Peut-être que la terreur que tu as lue dans ses yeux, c’était de voir disparaître sa monnaie d’échange. Elle t’a peut-être naïvement donné à Boko en pensant récupérer sa sœur et ses amies. En tout cas, tu peux être tranquille sur ton chauffeur ou ton traducteur, je les connais bien, ils sont sûrs.
— Je n’ai aucun doute sur les garçons, ce n’est pas la première fois que je travaille avec eux. Mais honnêtement, je ne crois pas qu’elle était au courant de quoi que ce soit. Par contre, pour son père ou son mari, je n’en dirais pas autant.
— Allez, ce soir on va se détendre et parler d’autre chose que du boulot, Souleymane lui tendit un verre, ils burent à leurs retrouvailles.
— Il est délicieux ton mojito. Si j’avais su ce matin en me levant que je trinquerais avec Souleymane le magnifique, j’aurais mis une tenue différente, dit-elle en riant.
— Mais tu vas aller prendre une douche et te changer, pendant que je vais nous préparer un petit repas.
Souleymane regarda Marie, son visage espiègle, sa silhouette gracile. Même dans sa vieille salopette couverte de poussière, les cheveux en bataille, elle restait très désirable. La soirée allait être compliquée.
— Tu aimes cuisiner ? interroge Marie avec malice.
— Cela fait partie des choses que j’adore faire, ici le week-end. Cela me vide la tête.
Tout en disant ces mots, Souleymane pensait que ce soir le dîner allait lui demander un peu plus de concentration que d’habitude, tant la présence de Marie le rendait fébrile. Après avoir bu son verre, elle alla se doucher, pendant qu’il mit un peu de musique.­

Quant elle réapparut, elle était pomponnée, parfumée, en un mot, transformée. Il ne l’avait jamais vue aussi féminine. Quand elle rentra dans la pièce éclairée par des dizaines de bougies, la playlist jouait les premières notes de « Purple rain» de Prince. Marie le regarda avec tendresse et lui proposa de danser. Ils s’enlacèrent sur ce slow langoureux. Souleymane lui chuchotait des compliments à l’oreille, ce qui l’a fit légèrement rosir. Elle se sentait en sécurité dans ses bras puissants, transportée par la magie du moment qu’ils étaient en train de vivre. Il lui suggéra de passer à table. Elle était affamée.

Ils se régalèrent du repas, tout en discutant de leur vie respective. Marie était mariée et heureuse de l’être, à un chercheur du CNRS. Elle avait un fils, dont son homme s’occupait de façon plus maternelle qu’elle. Souleymane, lui, n’avait pas de petite amie attitrée. Son histoire était beaucoup plus tragique. Un baron de la drogue qui n’avait pas apprécié un de ses reportages, avait tué sa femme, il y a une vingtaine d’années. Sa culpabilité avait été tellement forte, qu’il gardait à cette femme, aujourd’hui encore, une certaine fidélité.

Alors qu’ils terminaient leur dîner, Marie sortit pour aller fumer une cigarette. Elle se sentait grisée par l’alcool qu’ils avaient bu au cours de la soirée. Le ciel étoilé au-dessus de sa tête, et le bruit de la mer au loin, donnait un air de vacances à cette étrange parenthèse. Il lui emboita le pas et lui proposa de partager son herbe. Ils s’assirent côte à côte sur le bord de la terrasse, les pieds dans le sable encore chaud du soleil de la journée. Il alluma le joint et le lui passa. Ils fumèrent tous les deux, dans un silence religieux, bercé par le murmure des vagues. Elle s’allongea sur le bois tiède, commençant à sentir les effets euphorisants de la cigarette magique. Elle partit d’un fou rire, comme seule l’herbe le provoque. Ils rigolèrent tous les deux de bon cœur pendant un moment. Marie eut soudainement envie d’un bain de minuit. Quelques minutes plus tard, ils couraient dévêtus jusqu’à l’océan. La mer était calme, la température de l’eau délicieuse, les planctons rendaient les éclaboussures fluorescentes. Flotter nu donne un sentiment de liberté originelle. Après avoir nagé côte à côte, ils se retrouvèrent face à face dans la pénombre. Leurs regards se croisèrent longuement. Marie s’avança vers Souleymane pour l’embrasser tendrement.
— Tu es sûre de ce que tu fais, demanda Souleymane à Marie.
— Je prends les bons moments quand ils se présentent. Mieux vaut de beaux souvenirs que d’éternels regrets.

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