On n’est pas à l’abri de la chance

Temps de lecture : quatre minutes pour un dénouement inattendu.

Ça, pour ne pas être glamour, mon métier ne l’était pas. Moi non plus, d’ailleurs. Je travaillais à la comptabilité d’une agence de publicité parisienne. Dans la réclame, le nerf de la guerre était les créatifs. C’était donc là que grouillait une jeunesse inventive et tendance.

Ma vie était tristement banale. Elle se résumait à métro, boulot, dodo. Quelques rares amis, de la famille en province, pas de mec et encore moins d’enfant. Je faisais un quarante-quatre dans un univers où le trente-huit était roi. Mon nom est Chantal, même cela était une faute de goût. Dans la publicité, on se prénommait Alexia, Éva, Lou…

Ce jour-là, alors que je m’apprêtais à partir déjeuner, je reçus un coup de fil m’annonçant que des fleurs avaient été livrées pour moi. Je rigolai en expliquant à la ravissante péronnelle de l’accueil qu’elle devait se tromper. Elle rétorqua : « Il n’y a qu’une Chantal dans l’agence, que je sache ! »

Une femme normalement constituée aurait bondi de joie. Moi j’étais gênée. Je ne voyais pas qui pouvait m’envoyer des fleurs. Je détestais par-dessus tout me faire remarquer. Aller chercher ce bouquet, être immanquablement le centre des commérages du jour, me rendaient malade. Les mains moites, je pris l’ascenseur et descendis. Quand il s’ouvrit, je découvris les dix personnes les plus influentes de l’agence qui terminaient une réunion. Pétrifiée, je ne bougeai pas attendant que l’ascenseur se refermât. Alors que les portes se mettaient en mouvement, quelqu’un rentra in extremis et me signala que la jeune femme de l’accueil m’appelait. Je sortis et à la vue du bouquet, je devins écarlate. C’était une énorme gerbe.

Question discrétion, c’était foutu. Dans l’heure, tout le monde savait qu’une fille de la comptabilité avait reçu un bouquet de princesse. Alors que je quittais l’agence, Marina, une commerciale assez sympa m’aborda.
— Alors tu ne prends pas tes fleurs ?
— Tu dis ça parce que tu ne l’as pas vu.
— Pourquoi, il est moche ?
— Non, il est énorme et je suis en métro.
— Je pars dans cinq minutes si tu veux, je te dépose.
— J’habite en banlieue, je ne pense pas que ça soit ta direction.
— Moi aussi j’habite à Colombes, c’est bien là que tu vis ?
— Oui, comment le sais-tu ?
— Je t’ai aperçue au marché une fois.
Elle ne pouvait pas imaginer comment cette phrase résonnait en moi. Cette femme intelligente, insérée dans la société avec des responsabilités, un mari, des enfants m’avait remarquée dans la foule des halles. Je n’étais peut-être pas si transparente que je le pensais.

Dans la voiture, elle me posa la question qui brulait toutes les lèvres : « Alors c’est qui ? » Je lui avouai la vérité, même si elle n’était pas aussi glamour qu’elle l’imaginait. La semaine dernière, j’avais aperçu un des ouvriers du chantier d’à côté perdre son portefeuille devant l’agence, je l’avais ramassé et lui avais couru après. En remerciement de ce geste, il m’avait fait livrer ce bouquet démesuré. « Et il est comment cet ouvrier, beau comme un dieu de l’Olympe ? » me demanda-t-elle avec ironie. Je commençai à rire. Elle me suivit, et nous partageâmes un fou rire mémorable. Marina m’expliqua qu’il n’y avait pas de hasard dans la vie. Ces fleurs n’étaient peut-être pas la promesse d’une grande histoire d’amour, mais il fallait que je saisisse la lumière qu’elle mettait sur moi.

Elle avait quitté le bureau un peu plus tôt que d’habitude, parce qu’il y avait une boutique de fringues très sympa à Colombes qui faisait une journée soldes et relooking pour ses clientes. Elle me proposa de la suivre.

Le shopping qui était habituellement une vraie corvée pour moi, m’apparut comme un enchantement dans ce lieu transformé pour l’occasion en ruche. La propriétaire insista pour que j’essaye deux tenues. L’une d’elles fit l’unanimité des jeunes femmes qui m’entouraient. Puis je fus prise en main par le coiffeur voisin qui m’expliqua qu’il me fallait une coupe courte pour dégager mon grand cou, ça allait alléger ma silhouette. Et vu les cris de stupéfaction que les filles poussèrent une fois le travail fini, il semblait qu’il avait raison. Une nouvelle Chantal était née.

Cette journée avait changé l’estime que j’avais de moi-même. Soudainement, je me sentais en possession de ma vie, moi qui avais la sensation de la subir. Je compris le sens du mot féminité. Dans ma famille, ce mot était souvent synonyme de vulgarité. La beauté devait être intérieure. Chez moi, elle était tellement enfouie qu’il fallait être l’abbé Pierre pour la voir. Je découvris avec délice qu’on pouvait être jolie sans être ordinaire.

Le lendemain, la journée fut une avalanche de compliments. De l’anonymat, j’étais passée au star-système. Toute l’agence voulait connaître la Chantal au merveilleux bouquet. Des fleurs, une tenue sympa, une bonne coupe de cheveux et la vie s’ouvrait à vous. Même le tombeur du bureau désirait m’inviter à dîner. Incroyable… Et dans la foulée, j’obtins une promotion professionnelle.

Je savourais ma nouvelle popularité depuis un petit mois quand je reçus un pli à l’accueil. Je reconnus l’écriture de mon bienfaiteur. Je décidai de lire sa lettre en présence de Marina, persuadée qu’il s’agissait d’une déclaration d’amour de notre Apollon. J’ouvris l’enveloppe. Je fus comme giflée.
« Le bonheur n’est pas un but qu’on poursuit âprement, c’est une fleur que l’on cueille sur la route du devoir. Je me devais de partager avec vous cette somme gagnée au Loto, qui sans votre intervention aurait été perdu. Profitez-en bien. » Ce courrier était accompagné d’un chèque de douze millions d’euros.
— Alors, il t’offre le mariage, demanda Marina en rigolant.
— Non, la fortune, répondis-je bouleversée.

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