Passions allemandes

Temps de lecture : onze minutes d’un polar entre les années soixante et la deuxième guerre mondiale.

Il n’était pas tout à fait minuit quand j’ai débarqué sur la scène de crime ce lundi de fin novembre, sous une pluie battante. Avec les bourrasques de vent, même sous mon parapluie j’étais trempé. C’était ma première affaire criminelle depuis mon arrivée à Quimper.
— Bonsoir commissaire, sale temps pour mourir.
— Alors, on a quoi ?
— Un homicide. Un Allemand de soixante ans nommé Willi Schatz, qui avait dans sa poche la clef de sa chambre d’Hôtel, qui se situe juste en face.
— OK, le légiste est-il là ?
— Oui monsieur le commissaire.
Tout en parlant, il souleva la bâche qui recouvrait le mort, un assez bel homme.
— Votre gars a été tué de plusieurs balles dans le buffet, je vous en dirai plus quand je l’aurai regardé d’un peu plus près, et au sec.
— Quelqu’un a-t-il vu quelque chose ?
— Pas vraiment. C’est un passant qui l’a trouvé sur le pont Sainte-Catherine, vers 23H20.
— Vous pouvez faire évacuer le corps. J’aimerais que sa chambre d’hôtel soit gardée cette nuit. Quelqu’un viendra demain matin procéder aux premières constatations.

Mon équipe quimpéroise se réduisait à deux inspecteurs : Guillou, cinquante ans, sérieux, mais désabusé de ce métier, et Marec, qui du haut de ses vingt-huit ans rêvait d’héroïsme. À l’annonce d’une enquête criminelle, je sentais mes gars exaltés. Par chance, Guillou parlait bien l’allemand, c’est donc lui que j’avais chargé des contacts avec la famille et les autorités allemandes. C’est également lui qui devait passer la chambre de Schatz au peigne fin. J’ai demandé à Marec d’interroger tout le personnel de l’hôtel pour en savoir plus sur notre bonhomme.

Le mardi en fin d’après-midi, alors que la pluie continuait à frapper les carreaux de mon bureau, Marec nous expliqua que ce monsieur avait fait sa réservation deux mois avant, en réclamant expressément la chambre vingt. Il parlait un bon français. Il venait de perdre sa femme au printemps, il s’en était ouvert à la dame de l’accueil. Il semble que son escapade était d’ordre touristique. Point intéressant : il a déjeuné le lendemain de son arrivée avec une Française d’une cinquantaine d’années, inconnue du personnel. Les indices de Guillou corroborent ceux de Marec. Il a eu sa fille au téléphone qui confirme l’aspect touristique du voyage de son père. Elle ne pense pas qu’il soit venu en France pendant la guerre, si c’était le cas il n’en a jamais fait mention. Il était dentiste au camp d’Auschwitz. Elle ne semble pas très affectée par la mort de son papa. La chambre d’hôtel de Schatz était parfaitement rangée.
— C’est bizarre de débarquer dans une ville inconnue, de demander une piaule précise et de déjeuner avec une personne du cru à peine arrivé. Je pense que ce Mr Schatz n’a pas tout dit de son voyage, conclut Guillou.
— De mon côté, dis-je, j’ai eu les résultats du légiste. L’homme a été tué de six balles, une tirée dans le dos, les cinq autres de face. Toutes situées dans le haut du corps. On sent de l’acharnement, ce n’est pas un travail de professionnel. Et il semble que notre client ait eu une relation charnelle dans les heures précédant sa mort. Quimper n’étant pas un haut lieu du tourisme sexuel, je pense en effet qu’il y a un truc qui ne colle pas.
— Peut-être un rapport tarifé ? Se hasarda Marec
— C’est possible, vérifiez-moi ça. J’aimerais aussi qu’on demande les identités et les alibis des visiteurs allemands aux alentours. N’excluons pas qu’un compatriote soit venu le liquider chez nous. J’ai fait circuler dans la presse la photo de passeport de Mr Schatz, pour un appel à témoin.

Le lendemain, alors que je terminais ma conversation avec le gars de la balistique de Brest, Guillou glissa une tête dans mon bureau :
— Notre victime a été vue déjeunant samedi midi dans un restaurant à Concarneau accompagné d’une femme d’environ 55 ans.
­— C’est un bourreau des cœurs ce monsieur Schatz. J’aimerais bien qu’on fasse des portraits robots de ces deux femmes, pour vérifier si ce sont les mêmes.
Marec, qui arriva sur les entrefaites, nous confirma qu’aucune prostituée n’avait eu de client allemand ces dernières quarante-huit heures. Je leur transmis le rapport de la balistique. L’arme du crime était un huit millimètres.
— Autre info, compléta Marec, on n’a pas trouvé d’allemand ayant séjourné dans le coin.
Mon téléphone sonna m’annonçant quelqu’un à l’accueil désireux de me parler.

La femme qui rentra dans mon bureau, trempée, se nommait Marie Pinsec. Ses cheveux ruisselaient, on a dû lui amener une serviette pour les essuyer. Une fois son imper enlevé, ses vêtements portaient des traces d’humidité. Elle avait une cinquantaine d’années, châtain, un peu rondelette avec un visage décidé. Elle se présenta comme la dame ayant déjeuné à l’Hôtel de l’épée avec feu Mr Schatz. J’appelais Guillou pour m’assister dans sa déposition. Elle commença son récit, assis près du radiateur pour se réchauffer :
— J’ai connu cet homme pendant la guerre, au printemps 43 exactement. J’étais rentré dans la résistance après la mort de mon premier mari. J’appartenais au réseau Shelburn dirigé par Mr Le Port. Nous préparions un attentat sur un général allemand. Nous avions eu vent que son dentiste, rencontré au camp d’Auschwitz, était en ville pour des soins. Mon rôle était d’obtenir le lieu et la date de cette séance pour procéder à l’exécution. Pour arriver à mes fins, il m’a fallu séduire ce jeune homme. Il y avait pire tâche, Willi était très beau. C’était ma première relation depuis la mort de mon mari. Nous avons vécu une aventure courte, mais intense. Je savais qu’il avait femme et enfants en Allemagne, je n’ai pas eu la force de sacrifier Willi, pour tuer ce général. Au moment de mon rapport à la résistance, je leur ai dit ne pas connaître la date et le lieu de cette intervention. Schatz a quitté Quimper et deux jours plus tard une partie du réseau a été arrêté. Nous étions surveillés par les Waffen SS. Nous avons été interrogés et torturés, une larme perla sur son visage qu’elle écrasa aussitôt puis reprit. Ils ont tous été déportés pour ne jamais revenir, sauf moi, sa voix se cassa. À ma sortie de la Kommandatur, il m’a fallu fuir pour éviter d’être fusillée par la résistance, car il pensait que j’avais donné mon équipe. Je me suis longtemps demandé pourquoi les Allemands ne m’avaient pas déportée, jusqu’à cet appel de mi-septembre. Willi m’annonçait venir faire un voyage touristique dans la région et voulait m’inviter à déjeuner pour évoquer le passé. Cela m’a touchée qu’il se souvienne encore de moi après toutes ces années. Quand nous nous sommes retrouvés, j’ai immédiatement senti à son visage sa déception. La jeune fille fluette qu’il avait connue vingt-deux ans plus tôt n’avait plus rien à voir avec la femme rondelette que j’étais devenue.
Elle se racla la gorge et nous demanda un verre d’eau, Guillou s’exécuta sans un mot. Nous étions accrochés à ses lèvres, persuadés qu’elle détenait les clefs de notre enquête. Elle reprit :
— Lors de ce déjeuner, il m’a expliqué que lui aussi avait été interrogé en Allemagne sur notre aventure. Avec courage, il leur a dit que je savais tout de son emploi du temps, et que si j’avais parlé, lui et le Général ne seraient plus de ce monde. C’est lui qui a interféré auprès des Waffen SS de Quimper, pour qu’on me libère. J’ai été protégé par mon ennemi, alors que mes soi-disant amis voulaient ma peau. Ça fait réfléchir sur la nature humaine. Je n’ai pas assassiné Mr Schatz, on ne tue pas une personne qui vous a sauvé la vie vingt-deux ans plus tôt. À ce déjeuner, il m’a également parlé des décès très rapprochés de ses parents et de sa femme. Je pense qu’il était perdu et seul, et qu’il cherchait parmi ses vieilles maitresses une remplaçante. J’ai bien senti qu’en me voyant, l’idée lui était passée.
— Vous êtes bien cruelle avec vous-même.
— Non, réaliste.
— Vous n’avez pas revu Mr Schatz durant son séjour ?
— Non.
— Pendant la guerre, Mr Schatz était-il logé à l’Hôtel de l’Épée ?
— Oui, comme tous les gradés.
— Vous vous rappelez le numéro de sa chambre ?
— Absolument pas. C’est bien loin tout ça.
Je lui demandait de passer le lendemain matin à l’Épée pour qu’on éclaircisse ce dernier point. Elle l’accepta bien volontiers, rappelant qu’elle lui devait bien cela, même si elle savait que cet homme n’était pas un saint.

Le lendemain, la pluie tombait tellement fort, que j’avais dû glisser le portrait-robot de la femme de Concarneau dans une pochette en plastique sous mon imperméable. Arrivée à l’hôtel, Marie Pinsec reconnut la chambre. Quand je lui présentai le portrait, elle se décomposa en découvrant Simone Le Port, l’épouse du chef du réseau Shelburn. Marie m’expliqua que cette femme n’avait toujours pas fait le deuil de son mari, disparu en camp de concentration, et qu’elle continuait à penser que Marie en était la responsable. J’appelai Marec pour qu’il procède à l’interpellation immédiate de Mme Le Port.

Quand j’arrivai au commissariat trempé, je me demandais ce que les Bretons avaient fait au Bon Dieu pour mériter tant de pluie. Mme Le Port était déjà là. Il se dégageait d’elle une grande tristesse et une beauté passée. Marec insista pour m’assister dans sa déposition. Elle nous raconta qu’une vieille connaissance lui avait indiqué avoir vu Marie Pinsec manger à l’Épée avec un schleu. Elle se souvenait très bien du nom de ce jeune Allemand, qu’elle pensait être à l’origine, avec Marie, de l’arrestation et la déportation de son mari. Elle appela l’Hôtel de l’Épée qui lui confirma avoir un Mr Schatz à la chambre vingt. Elle lui écrivit une lettre, le suppliant d’accepter de la rencontrer. Elle lui expliqua qu’elle avait besoin de comprendre ce qui s’était passé pendant la guerre. Il lui proposa de déjeuner avec elle le samedi midi au Galion à Concarneau. Ce fut une épreuve pour elle de revenir sur tout ça. Elle avoua ne s’être jamais remise du départ de son mari. Elle fut bouleversée d’apprendre que Marie Pinsec et lui n’y étaient pour rien. Son erreur de jugement alourdissait encore son fardeau. Elle quitta la table en larmes, avant le dessert. Elle nous raconta que quand elle découvrit dans la presse que Mr Schatz avait été assassiné, elle était sûre que ce déjeuner allait l’accuser. Elle décida de se taire et d’attendre. Elle nous expliqua qu’elle n’avait aucune raison de le tuer. Il n’était pour rien dans la mort de son mari. À ce moment-là, Guillou passa une tête me demandant de sortir.

Une autre équipe du Commissariat avait fait une perquisition ce matin pour une affaire d’agression sur la voie publique. Ils avaient trouvé dans la cave du prévenu un pistolet huit millimètres. Cela semblait disculper Mme Le Port. Après discussion avec Guillou, nous décidons de continuer plus avant l’audition, pour vérifier si elle était la dernière relation sexuelle de la victime.

De retour dans la salle d’interrogatoire, nous reprîmes :
— Et qu’avez-vous fait le soir du meurtre Mme Le port ?
— Rien, j’étais chez moi.
— Vous êtes sûre de ne pas avoir reçu la visite de Mr Schatz ce soir-là ?
— Absolument pas. Pour quoi faire ?
— Je ne sais pas. Il aurait pu vouloir vous recroiser pour voir comment vous alliez. Vous êtes parti avant la fin du déjeuner, visiblement très éprouvée.
Des larmes coulent sur son visage, qu’elle essuie immédiatement ;
— Et ça fait de moi une coupable idéale, c’est ça.
— Ce qui fait de vous une coupable idéale c’est de me mentir, Mme le Port. J’ai besoin de la vérité pour vous disculper. On peut être la dernière personne à avoir vu quelqu’un vivant et ne pas l’avoir tuée.
— Il est venu chez moi effectivement ce soir-là, dit-elle en regardant ses chaussures.
— Il est resté chez vous combien de temps ?
— Il est arrivé vers 20H30 et reparti un peu avant 23H00
— Sacrée discussion, en effet ! Et vous n’avez fait que parler ? N’oubliez pas qu’il me faut la vérité Mme Le Port.
— Bien sûr que nous n’avons fait que bavarder, pour qui me prenez-vous ?
— Je ne vous juge pas, nous sommes en 1965, la guerre est finie, vous avez le droit de coucher avec qui bon vous semble. Peut-être que maintenant vous comprenez mieux qu’une jeune fille de 29 ans n’ait pas pu résister au charme de cet homme en 1943, tout Allemand qu’il était. Ces derniers jours n’ont pas été faciles pour vous, toutes ces certitudes qui s’effondrent. J’ai senti que je l’avais piqué au vif.
— Nous n’avons pas fait l’amour, Mr Dubois, il m’a violé.
J’étais stupéfait de sa révélation et je crois bien qu’elle aussi. Un long silence a suivi avant qu’elle ne reprenne son récit.
— Il est arrivé après le repas, à ma grande surprise. Il voulait voir comment j’allais. Il m’a rapporté le courrier que j’avais glissé sous sa porte. Il était trempé, je lui ai proposé un verre. Nous avons pris un whisky et nous avons discuté de la vie. Il m’a raconté qu’il venait de perdre ses parents et sa femme coup sur coup, qu’il avait trois enfants qui le regardaient comme un monstre. J’ai tout de suite compris qu’il n’était pas bien. Puis il m’a demandé pourquoi je ne m’étais pas remariée après la guerre, moi, une si jolie fille. Je lui ai expliqué que c’était très difficile de faire son deuil d’une personne qui avait disparu. Que je restais hantée par l’idée qu’un jour il allait peut-être réapparaître ! Une larme ruissela sur sa joue. Il m’a réclamé un nouveau whisky et m’a raconté son histoire avec son épouse. Je sentais monter une amertume, puis une colère. L’ivresse révéla un tout autre personnage. Il a commencé à dire que nous les femmes nous étions des diablesses tentatrices, juste bonnes à exciter les hommes et à fuir. Le sympathique docteur Jekyll laissait place à l’infâme Mister Hyde. Il m’a jeté à terre sans que je ne puisse rien faire et m’a violé.
J’étais sans voix, terrassé, ne sachant quoi dire à cette femme, qu’on sentait très orgueilleuse. Elle avait du mal à supporter notre pitié, je pense que c’est pour ça qu’elle a continué son récit.
— Quand il est parti j’étais dans une telle rage que je suis allée chercher l’arme de mon mari, j’ai enfilé un pantalon, mis un de ses chapeaux et son vieil imperméable, et je lui ai emboîté le pas, sous une pluie diluvienne. Je l’ai retrouvée sur les quais. Nous étions seules dans la rue. Le déluge qui tombait du ciel était à l’image de la tristesse qui m’envahissait. Je lui ai tiré une balle dans le dos, je me suis approchée, je l’ai retournée du bout du pied pour qu’il voit mon visage et j’ai vidé le barillet. J’ai repris tranquillement ma route, la pluie m’avait lavée, j’étais apaisée. Je ne regrette pas mon geste, Mr Dubois. J’ai vengé mon honneur, et celui de mon mari et j’ai débarrassé le monde d’un nazi de la pire espèce.

Quelques minutes plus tard, Guillou venait nous apprendre ce que nous savions déjà, le pistolet découvert dans la cave de ce monsieur n’était pas l’arme du crime. Ce soir-là quand j’ai quitté le commissariat, la pluie avait enfin cessé. Comme si ces paroles libérées avaient enfin calmé les cieux bretons.

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