Le Porto avait un petit goût amer

Temps de lecture : quatre minutes d’un suspens empoisonnant.

— Très cher, je pars prendre le thé chez les de Carnet. Marie, pouvez-vous me héler un fiacre ?
— Pourquoi n’emmenez-vous pas Mère avec vous ?
— Je suis déjà très en retard, et votre mère se repose.­
— Mère ?
Il s’est penché dans l’immense cage d’escalier de leur hôtel particulier parisien pour l’appeler. Elle est tout de suite apparue.
— Qu’y a-t-il Charles ?
— Est-ce que cela vous dit de prendre un thé chez les de Carnet avec Madeleine ?
— Avec grand plaisir mon chéri, j’arrive.
— Et voilà, vous voyez cela n’a pris qu’une minute. Passez une bonne fin d’après-midi ma chère.

Madeleine n’en pouvait plus. Cela faisait maintenant plus de deux mois que sa belle-mère régnait sur leur quotidien. Charles l’avait recueillie chez eux suite à l’incendie qui avait ravagé son appartement. Depuis, elle avait investi la maison, et choisi ce qu’ils mangeaient, qui ils recevaient… Elle suivait Madeleine chez le couturier, chez le coiffeur, et lui prodiguait ses précieux conseils :
«  Madeleine chérie, je serais vous, je ne porterais pas cette couleur criarde, elle ne va pas à votre teint. »« Madeleine, demain nous irons chez mon parfumeur, car votre parfum ne rend pas hommage à votre beauté. »Elle décidait de tout, avec un ton mielleux qui semblait très prévenant, mais qui sonnait comme un ordre. Madeleine ne supportait plus que l’on pense pour elle.

Une fois dans le fiacre en partance pour chez les de Carnet, sa belle-mère l’entreprit sur l’éducation de ses enfants :
— Madeleine chérie, je trouve que votre nurse n’est pas assez rigide avec les enfants. J’ai peur que vous ayez des problèmes à l’adolescence.
— Vous pensez Mère ? Je trouve les enfants très épanouis. On sent qu’ils sont très heureux de la retrouver. De plus, elle sait tout à fait se faire obéir d’eux.
Madeleine essayait de garder son calme, pour ne pas lui sauter à la gorge, et éviter que ses joues s’empourprent et la trahissent. Toutefois, elle voulait qu’elle comprenne que là, elle était allée trop loin, et elle reprit :
— Vous savez Mère, on n’élève plus les enfants avec la rigidité militaire d’autrefois. Regardez l’effet dévastateur de ce type d’éducation sur votre fille Marie-Chantal.
Madeleine sentait que sa belle-mère accusait le coup, mais ne s’avouant pas vaincue, elle reprit :
— Vous avez peut-être raison Madeleine… J’en toucherai deux mots à Charles, tout de même.
Elle bouillait intérieurement. L’idée que sa belle-mère se mêle de l’éducation de ses enfants l’avait rendue furieuse. Et elle avait soudainement compris, ce qui la terrifiait plus que tout. Ce couple mère fils, qui était en train de se reformer, l’évinçait de son rôle de mère et d’épouse. Elle en venait à penser que sa belle-mère avait mis elle-même le feu à son appartement, pour rentrer dans leur intimité, et lui nuire. Leur après-midi chez les De Carnet avait été à l’image de leur relation. Sa belle-mère avait mené les discussions toute l’après-midi.

Elle ne savait plus quoi faire pour échapper à son emprise. Elle avait déjà suggéré à son mari qu’un séjour au Touquet, chez son autre fils, lui ferait le plus grand bien. Sa belle-mère avait prétexté la surveillance des travaux pour ne pas s’éloigner de Paris. Travaux qui, bien entendu, n’avait pas avancé ces deux derniers mois. Madeleine pourrait prendre l’air chez ses parents, mais l’ascendance de sa belle-mère n’en serait que plus forte à son retour. Après avoir contenu sa colère et ruminé sa vengeance, elle décidait de mettre fin à ce calvaire, et ne voyait qu’une seule solution pour s’en débarrasser : la tuer.

Madeleine réfléchissait à la façon la plus simple et efficace d’en finir. Elle pourrait la pousser dans les escaliers, mais elle renonça à ce choix par crainte qu’elle ne soit que paralysée. L’idée de l’étouffer dans son sommeil lui avait effleuré l’esprit, mais elle ne se sentait pas le courage de cet acte. Le poison s’imposait comme la façon la plus simple et la plus propre pour se débarrasser de la mère de son mari.

Quelques mois plus tôt, lors d’une discussion avec son jardinier, il lui avait signalé deux produits dangereux, que les enfants ne devaient approcher sous aucun prétexte, sous peine de mort. Il avait ajouté que leur dangerosité était d’autant plus forte que ces produits étaient sans saveur. Ni goût, ni odeur, on pourrait résumer cela à ni vu, ni connu. Elle décidait de l’utiliser le soir même. Elle avait réduit en poudre un peu de chacun des produits et les avait mélangés pour être sûre de l’effet. Ce soir, à l’heure du porto familial, elle en verserait le contenu dans le verre de sa belle-mère.

Madeleine avait passé une excellente soirée. Tout s’était déroulé comme elle l’espérait, excepté son fils qui ne voulait pas se coucher. Elle était très enjouée, comme soulagée d’avoir trouvé une solution au problème qui la rongeait. Elle surveillait du coin de l’œil sa belle-mère, pour voir si elle laissait paraître un quelconque malaise. Enfin, la vieille dame montra un signe de fatigue et décida d’aller se coucher. Madeleine l’escorta jusqu’à l’escalier et l’embrassa pour lui souhaiter une longue et belle nuit. Elle regardait sa belle-mère monter péniblement dans sa chambre, quand cette dernière se retourna pour lui demander :
— Au fait Madeleine, votre migraine va mieux ?
— De quelle migraine parlez-vous Mère ?
— De celle que vous aviez à l’apéritif et pour laquelle vous avez mis de l’aspirine dans votre Porto.
Madeleine resta sans voix. Elle se repassa la scène dans sa tête. Elle avait les deux verres à Porto sur un plateau, le sien à droite et celui de sa belle-mère à gauche. Elle avait mis le poison dans le verre de gauche. Son fils était descendu sur ces entrefaites, réveillé par un cauchemar. Il a fallu appeler la nurse, ce qui l’obligea à sortir de la pièce un instant. Dans cet entretemps, sa belle-mère avait pris son verre de Porto, il ne restait sur le plateau que le verre de droite. À aucun moment, elle n’avait pensé que sa belle-mère puisse échanger les verres !!!

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