La souricière

Temps de lecture : moins de cinq minutes pour une plongée en enfer.

Sarah venait dire au revoir à ses voisins, Paul et Ingrid, avant de partir vers Stockholm, où son cabinet d’avocats l’avait mutée. Elle leur avait coupé les dernières roses de son jardin. Ingrid était seule dans la maison et l’invita à entrer. Elles échangèrent quelques banalités, quand soudain Sarah sortit de sa poche un stylo plume qu’elle lui planta violemment dans la carotide. Ingrid n’eut même pas le temps de pousser un cri. Sarah avait apporté un chronomètre qu’elle déclencha, pendant qu’Ingrid s’effondrait en silence au sol, se vidant de son sang. Sarah mit les roses dans un vase puis attendit quelques minutes, en vérifiant que le temps passé l’assurait de la mort d’Ingrid. Une fois la chose faite, elle quitta les lieux tranquillement. Elle enleva ses gants de jardin, fit semblant de saluer Ingrid à l’intérieur de la maison et monta dans sa voiture.

Paul Miller rentra chez lui, une demi-heure plus tard et découvrit sa femme. La Police arriva très vite, les choses s’enchaînèrent. Il était assis sur le canapé du salon. Ses vêtements étaient tâchés du sang d’Ingrid. Il était complètement abasourdi. Paul étant une personnalité du show-business, le plus prestigieux commissaire du quai des Orfèvres avait été dépêché sur place. Les médias allaient se jeter sur l’affaire. Le commissaire Le Goff vint lui présenter ses condoléances, et lui poser quelques questions :
– Vous êtes rentré chez vous, vers quelle heure ?
– Aux alentours de 18H30, je fais du vélo dans un club tous les mardis à 19H.
– Quand vous êtes arrivé, la porte était ouverte ?
– Oui
– Vous avez entendu ou vu quelqu’un ?
– Non, la maison était calme. Ingrid m’avait posé un jus de fruit frais sur le bar de la cuisine, comme elle le faisait souvent. J’en ai bu une gorgée et je suis allé vers notre chambre en l’appelant, sans succès. J’y ai posé ma veste de costume et je suis revenu dans le salon, j’ai fini mon jus. C’est en voulant mettre mon verre dans l’évier que j’ai découvert Ingrid gisant à terre.
Il s’effondra en larmes à l’évocation de cette image. Les premières constatations terminées, la police scientifique prit le relais, le corps d’Ingrid fut emmené et Paul alla dormir chez des amis.

Le lendemain de l’enterrement d’Ingrid, Paul se réveilla hagard, ne comprenant toujours pas bien ce qui venait de lui arriver. Ingrid était plus que sa femme, elle était son équilibre, son pilier, sa confidente, sa conseillère, en un mot sa force. Il prit un café, en jetant un œil distrait sur le courrier qui s’était amoncelé ces derniers jours. Une enveloppe rouge attira son attention, il l’ouvrit en premier et découvrit un vieux billet de 100 francs belge, sur lequel figurait un post-it, « Nous sommes quittes ». Il eut un vertige, car il comprit tout de suite à quoi ce billet faisait référence, malgré les quinze ans qui le séparait de ce fameux mariage en Belgique. Ce soir là, Paul était l’homme qui faisait fantasmer toutes les jeunes filles : beau, riche et travaillant dans le show-business. Dans le groupe, une jeune-fille sortait du lot. L’alcool aidant, ils avaient commencé à flirter dans un coin discret, puis ils s’étaient retrouvés dans la chambre de la jeune femme. Elle avait commencé à pleurer en se débattant. Il avait perdu le contrôle, et l’avait violée. A aucun moment, il n’avait imaginé qu’elle n’avait que seize ans. Il avait raconté l’histoire à Ingrid, car il avait eu peur de lui même. Ingrid était une femme très ambitieuse, elle voulait une place à la table des puissants, elle avait choisi Paul dans ce but. Elle mettait toute son énergie à ce que personne ne vienne contrarier ses plans. C’est elle qui l’avait convaincu ce soir-là, que ce n’était rien. La jeune fille n’en avait visiblement parlé à personne. Pour le déculpabiliser, Ingrid lui avait dit : « mets des sous dans une enveloppe, elle se fera un beau cadeau, et on n’en parlera plus. ».

Quelques minutes plus tard Sarah appela Paul, pour s’excuser de son absence aux obsèques d’Ingrid. Elle joua très bien l’émotion. Être la dernière à avoir vu Ingrid en vie l’avait bouleversée. Elle lui demanda comment avançait l’enquête, si elle pouvait faire quelque chose pour lui. Se sentant en confiance, il lui demanda si elle pouvait retrouver une jeune fille, croisée quinze ans plus tôt, dans un mariage à Ostende, en Belgique. Son nom était Camille Muffin. Après tous ces mois de labeur, à les espionner, les apprivoiser, garder tous les objets que Paul avait touchés pour, le moment venu, laisser des indices compromettants, elle sentait qu’elle touchait au but.

Deux semaines après la mort d’Ingrid, le commissaire Le Goff appela Paul, pour lui demander de passer au 36, quai des Orfèvres, signer sa déposition et faire le point sur l’enquête. A peine passé la porte du bureau du commissaire, Paul sentit que du statut de victime, il venait de passer à celui de coupable. Le Goff lui expliqua qu’ils avaient trouvé ses empreintes sur l’arme du crime. Il protesta de toutes ses forces, hurlant que c’était impossible, qu’il adorait sa femme, qu’il n’avait aucun mobile pour un tel acte. A cela, le commissaire Le Goff reprit les nombreuses dépositions recueillies, parlant toutes, de sa relation de longue date avec son assistante et surtout de ces rapports déplacés, avec les jeunes artistes féminines qu’il produisait. Sa personnalité extrêmement perverse, lui valait beaucoup d’inimitiés. Les gens le sentant fragilisé, n’avaient pas hésité à le clouer au pilori. Le commissaire Le Goff avait l’embarras du choix pour le mobile : une querelle qui tourne mal, l’envie de refaire sa vie sans partager son patrimoine, ou peut-être même sa femme voulant le quitter… Le Goff signifia à Paul sa garde à vue. Il lui demanda les numéros de téléphone des deux appels auxquels il avait le droit : l’un à son avocat, l’autre a un membre de sa famille. C’est en cherchant nerveusement dans son portable le numéro de son avocat, que Paul reçut une notification d’un e-mail entrant, venant de Sarah. Il s’empressa d’y jeter un œil. Elle avait le résultat de sa recherche, malheureusement cette jeune fille s’était suicidée un an après leur rencontre. Elle avait joint l’acte de décès.

Ce que Paul ne sut jamais, c’est que Sarah était la demi-sœur de Camille. Elles s’adoraient. C’est à elle, et à elle seule, qu’elle avait confié l’histoire du viol et de l’enveloppe. La vocation d’avocate de Sarah, venait de cette histoire tragique. N’ayant pu sauver sa sœur du suicide, elle s’était fait la promesse de la venger. Cela lui avait pris quinze ans de sa vie, mais c’était chose faite.

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