La sorcière mal-aimée

Temps de lecture : 6 minutes d’un conte pour enfant de plus de 10 ans.

La curiosité est un vilain défaut et j’avoue le posséder. Cette nuit-là, j’ai été réveillée en sursaut par des bruits de sabot dans ma chambre. Et puis les bruits s’en sont allés dans le couloir. Une jeune fille normale n’aurait pas bougé, moi j’ai allumé. J’étais surprise de découvrir que mes socques avaient disparu. Là encore, une gamine avisée se serait recouchée. Moi je me suis levée en trombe pour voir qui me les avait dérobés. Je suis restée interloquée quand j’ai aperçu mes sabots descendre l’escalier, seuls, comme par magie. Arrivés en bas, ils courraient maintenant sur le tapis en direction du petit salon de lecture. Ils s’arrêtèrent net devant la porte ouverte, un feu crépitait dans la cheminée. C’était l’unique lueur de la pièce. Et cette dernière projetait une ombre qui ne laissait aucun doute, j’avais affaire à une sorcière. J’étais tétanisée, je ne pouvais plus bouger. Elle vint jusqu’à moi louant mon courage et me demanda de lui rapporter le lendemain soir des grenouilles bleues, son mets préféré. Elle était terrifiante, je n’osais pas refuser. On sentait qu’il valait mieux la compter parmi ses amis que ses ennemis.
Cela faisait deux mois que j’avais été embauché comme femme de chambre au château des Spencer. J’avais tout juste douze ans. En 1900, l’enfance se terminait assez tôt dans les campagnes anglaises. J’étais tombée dans une bonne maison. Mr Bottelane, le jardinier et Cookie, la cuisinière étaient très gentils avec moi. Mme Pissefroid, la gouvernante, était à l’image de son nom, glaciale mais loyale. Dans cette énorme propriété ne vivait qu’une vieille et triste comtesse, Mme Spencer.
Le lendemain matin, au petit déjeuner, Cookie qui m’observait avec attention sentit que je n’allais pas bien et me dit :
— Tu as aperçu le diable cette nuit ?
— Tu ne crois pas si bien dire, ai-je murmuré.
Je pensais qu’elle n’allait pas comprendre mon allusion. À ma grande surprise, elle quitta la pièce en trombe et revint quelques instants plus tard avec la comtesse. J’étais étonnée, car je n’avais jamais vu Mme Spencer sourire. Et pour cause, son frère, sa belle-sœur et leurs deux enfants avaient mystérieusement disparu quatre ans auparavant ce qui l’avait plongée dans un profond désespoir. Elles m’expliquèrent que le seul lieu où on pouvait parler sans risque d’être entendu par des oreilles ennemies était la cuisine. Mme Spencer m’expliqua que c’était la sorcière qui avait fait disparaître les quatre membres de sa famille. L’hôte du grenier avait déjà provoqué successivement La Contesse, Cookie, Bottelane et la gouvernante avant moi, leur laissant croire à la libération de ces derniers, mais ils avaient tous échoué à ses défis. J’étais donc leur ultime chance. Passé la cinquième année d’un sort, il devenait irréversible. Je leur précisais mon premier défi, elles semblaient confiantes, fortes de leurs échecs passés.
Mr Bottelane m’appela dans l’après-midi pour faire un petit travail dans le parc. En réalité, nous partîmes pêcher ses fameuses grenouilles bleues. Dans la nuit mes sabots me réveillèrent et je descendis retrouver la sorcière. J’aurais aimé avoir un bras de cent mètres pour lui tendre ses grenouilles sans qu’elle ne m’approche.
— Hum ! Tu es débrouillarde.
J’avais tellement peur de lui parler, que je m’étais mise à chuchoter :
— Est-ce vous qui avez fait disparaître la famille de la comtesse ?
— C’est le baronnet qui m’a cherché en voulant faire des travaux dans mon antre. J’y vis depuis 858 ans, ce n’est pas lui qui va me déloger. Tu me plais bien, toi, t’es brave. Ça te dirait que je te donne une chance de les sortir de cette mouise.
— Oui, dis-je timidement.
— Rapporte-moi de la poudre de vache fumée, une oie qui pond de l’or, une corne de zébu, des sauterelles du désert et une belle cape noire, la mienne commence à dater. Si tu trouves tout cela dans les cinq jours, tu repartiras avec le baronnet et sa famille. Disparais maintenant avant que je ne change d’avis.
Je remontai dans ma chambre, partagée entre la joie d’avoir une chance et le désarroi de ne pas savoir où trouver tout cela. J’avais terriblement peur de décevoir la comtesse.
Le lendemain matin, tout le monde m’attendait dans la cuisine. Dépitée, je leur donnais la liste des exigences de la harpie. Seule notre maîtresse semblait sereine. Quelqu’un frappa à la porte. La comtesse nous présenta la sorcière du château voisin. Elle était aussi moche que la nôtre, mais beaucoup plus gentille. Elle nous expliqua que notre habitante du grenier terrorisait toutes ses consœurs du comté. Elle était la plus vieille sorcière d’Angleterre, ce qui lui conférait des pouvoirs incroyables dont elle abusait. Notre chance, c’est que la ligue des sorcières était prête à nous aider. Notre locataire des combles était maligne, si elle sentait le complot, nous risquions de finir tous dans ses griffes. Pour donner de la crédibilité à notre entreprise, nous avions convenu que je quitterais le château tous les après-midis, sous prétexte d’un parent mourant, pour que notre Belzébuth puisse imaginer que je sois en quête de sa liste.
Avec l’aide de notre gentille sorcière, les éléments à rassembler devinrent un jeu d’enfant. Elle nous donna la recette de la poudre de vache fumée. Cookie et Bottelane étaient chargés de sa réalisation. Mme Spencer avait pour mission de rapporter l’oie qui pond de l’or. Elle devait pour cela se rendre dans une ferme au sud du comté, dont c’était la spécialité. Pour la corne de zébu, notre amie sorcière nous prêta la sienne. C’était elle également qui devait s’occuper des sauterelles du désert. Ne restait que la cape à confectionner, cette tâche nous incombait à Pissefroid et à moi. Notre nouvelle camarade nous rapporta un très beau tissu noir. Nous nous mîmes tous au travail, comme si de rien n’était.
Cinq soirs plus tard, c’est les bras chargés que j’arrivais à notre rendez-vous. La sorcière était présente comme à son habitude, près du feu. La découvrant seule, je commençais à pester :
— Vous n’avez pas de parole. Il me semble que vous deviez venir avec le baronnet et sa famille.
— Laissez-moi vérifier tout ça avant.
— Sûrement pas, je me suis donné un mal de chien pour rassembler tout ça, vous n’en verrez pas la couleur tant que la famille ne sera pas là, au grand complet.
C’était les ordres très stricts de la sorcière voisine. Son visage se ferma, elle me toisa d’un regard méchant, mais elle s’exécuta et comme par magie les quatre membres du clan Spencer apparurent amaigris, en guenilles et silencieux. Ils me dévisageaient désabusés. Ils avaient déjà vécu cette scène et se refusaient à y croire encore une fois. De mon côté, je lui présentais mes trésors. Pour chaque élément, je lui donnais la provenance. Je sentais sa mâchoire se crisper de colère au fur et à mesure que j’égrenais mes trouvailles. Je terminais par la cape. J’insistai pour qu’elle l’essayât. Je pense qu’à ce moment-là son esprit était plus occupé à réfléchir à sa riposte, qu’à se méfier d’une gamine de douze ans. Elle l’enfila. Je l’invitais à se contempler dans la glace au-dessus de la cheminée. Pendant qu’elle se regardait, je pris la branche que Bottelane m’avait spécialement disposée dans l’âtre et je mis le feu à la cape tout en reculant. Le tissu donné par la sorcière avait des vertus magiques. Il s’enflamma, elle hurla et se volatilisa. Après un silence, c’est une explosion de joie qui retentit dans la pièce. Nous venions de libérer de cinq années de calvaire la famille de la comtesse et de faire disparaître la plus terrible sorcière que l’Angleterre ait connue.

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