La course folle de Crowhurst

Temps de lecture : six minutes de la plus folle des histoires vraies.

Je ne pourrais pas vous dire combien d’heures, ou de jours plus tard, je me suis éveillé. Un jeune homme vêtu de blanc se pencha vers moi, plein de bienveillance :
— Bonjour monsieur Crowhurst.
— Où sommes-nous ?
— Vous êtes au purgatoire.
La folie m’avait entraîné vers la mort, de peur de devoir rendre des comptes aux vivants, je n’ai jamais pensé qu’il me faudrait en donner au créateur. L’homme en blanc m’apprit que j’étais l’intendant et non le propriétaire de la vie que Dieu m’avait confiée. Il allait donc falloir que je m’explique sur les raisons de mon suicide, pour que le tout-puissant décide si je mérite l’enfer ou le paradis. Soudainement, j’ai regretté d’avoir pensé que la seule solution était la mort peut-être que la faillite et la honte auraient été plus douces. Point positif, j’avais retrouvé mes esprits, la folie m’avait quitté.

Confortablement assis, nous avons entamé une longue discussion sur les mois qui ont précédé mon geste. L’histoire se déroule entre 1968 et 1969. J’avais décidé de participer à la Golden Globe Race, la première course autour du monde à la voile, sans escale et sans assistance :
— Alors monsieur Crowhurst, pourquoi un marin novice, marié et père de trois enfants, envisage-t-il de partir seul faire une course aussi difficile ?
— Par goût de l’aventure, je pense…
— Seulement l’aventure ? Il me faut votre confession, monsieur Crowhurst. La repentance vous servira plus que la vanité.
— D’accord.
Je réfléchis un moment avant de reprendre :
— J’ai été un aviateur raté, un militaire médiocre, et je sentais que ma carrière d’ingénieur allait suivre. J’étais au bord de la faillite. J’ai cru naïvement que je pourrais faire cette course. J’ai eu l’orgueil de penser que je pourrai la gagner et empocher les 5.000 £ qui me permettraient de rebondir. Alors, je me suis inscrit en mars 1968, c’était ma première erreur.
— Comment se fait-il que vous ayez dit oui à cette clause de votre sponsor, Stanley Best ?
— Il était ma dernière chance d’y arriver. J’avais essuyé tant de refus que j’étais prêt à tout accepter, même de le rembourser intégralement de tous les frais engagés, si je n’allais pas au bout de l’aventure. J’ai tout hypothéqué : ma maison, mon entreprise. Cela a été ma deuxième erreur.
— Le 31 octobre 1968, pourquoi ne pas avoir renoncé à prendre la mer, sachant que ni vous ni le bateau n’étiez prêt ?
— Parce que personne ne m’a empêché de partir. L’organisation de la course voyait bien que je n’étais pas à la hauteur. Même ma femme, dans les bras de qui j’ai pleuré toute la nuit d’avant mon départ, s’est acharnée à me rassurer. À aucun moment, elle ne m’a dit reste, on va tout recommencer à zéro.
— Vous n’avez jamais envisagé d’affronter votre destin dans les mers du sud ?
— Le bateau tombait en miette. Je passais mon temps à colmater les fuites. J’avais estimé, avec optimisme, à cinquante pour cent mes chances de m’en sortir dans les mers déchainées du sud. Mon choix à l’époque était la ruine ou la mort. Comme aucune de ces deux solutions ne me satisfaisait pleinement, j’ai échafaudé cette troisième hypothèse. Rester en Atlantique et écrire un deuxième livre de bord, où je consignerai de fausses positions de mon tour du monde, en attendant bien tranquillement mes camarades, avant de recoller au peloton lors de la remontée vers l’Angleterre. C’était ma troisième erreur. Mais comme vous pouvez le constater, je n’étais pas suicidaire de nature, c’est bien la folie qui m’a entrainé vers la mort.
— J’en prends bonne note. Que s’est-il passé dans votre tête le 9 avril quand vous avez repris contact avec l’organisation de la course, après presque trois mois de silence radio, que vous justifiez par une panne de générateur ?
— J’ai appris avec stupeur et colère que Bernard Moitessier, grand favori du Golden Globe, avait abandonné. Il n’a pas voulu salir son aventure par un prix, de l’argent, de la gloire. Il a mis le cap sur la Polynésie, pour sauver son âme, alors que j’étais en train de perdre la mienne, en mentant éhontément. Quelle injustice ! Le deuxième choc a été de découvrir que des neuf concurrents ayant pris la mer, nous n’étions plus que trois en liste : Robin, Nigel et moi. Mon faux livre de bord ne tiendrait pas longtemps à l’examen approfondi de marins aguerris si j’étais dans les trois premiers.
— Quand Robin Knox Johnson est arrivé triomphalement à Falmouth le 22 avril, vous deviez être content alors ?
— Oui j’étais ravi de me dire qu’il y avait enfin un premier, qui allait prendre toute la lumière des médias. Ainsi, nos arrivées à Nigel et moi seraient plus discrètes. J’étais loin de me rendre compte que le Golden Globe Race passionnerait le monde entier à ce point.
— Cela a dû être difficile d’apprendre le naufrage de Nigel Tetley le 21 mai ?
— Dévastateur serait plutôt le mot juste. Deux jours avant, j’avais signalé ma position qui, pour la première fois, était vraie. Sans le savoir, j’étais à quelques encablures derrière Nigel. Il a eu peur que je le double et lui ravisse la deuxième place. Quelle ironie du sort ! Il a poussé son bateau, déjà bien éprouvé par des mois de mer, ce qui a provoqué son naufrage, à seulement deux mille kilomètres de l’arrivée. J’étais rongé par la culpabilité, j’avais brisé son rêve.
— Qu’avez-vous fait en juin ?
— Par moment, je savourais avec vanité cette place de deuxième qui allait m’apporter la gloire et l’argent tant convoité. Puis la minute d’après, je plongeais dans les abysses de la dépression, car au fond de moi je savais que ma supercherie ne tiendrait pas longtemps. J’avais définitivement sombré dans la folie après tous ces mois de mer dans la solitude, l’inquiétude permanente. J’entendais des voix depuis des semaines.
— Et qu’est-ce qui vous fait basculer vers la mort le 1er juillet ?
— Dans mon journal de bord, j’avais échafaudé une théorie cosmique autour du chiffre deux cent quarante-trois, alors ce jour-là, mes voix intérieures m’ont dit que c’était le bon moment pour en finir : « Aller vas-y, un peu de courage Crowhurst ». Après avoir laissé sur ma table à carte mes deux journaux de bord, j’ai sauté du bateau. J’ai nagé pour faire taire ces voix jusqu’à la mort.
Pour la première fois, je m’effondre en larmes. Je viens de réaliser tout le mal que j’ai fait.
— Je regrette toute cette histoire, je m’en veux d’avoir trompé le monde entier, c’est surtout à moi que j’ai menti, et par-dessus tout d’avoir abandonné ma femme et mes enfants après les avoirs mis dans une telle situation, quelle folie !
— Merci, monsieur Crowhurst de votre confession. Je vais transmettre votre histoire à Dieu, qui reviendra vers vous pour vous faire part de sa décision. Lors de cet entretien, vous ne pourrez pas parler.

Dieu m’apparut une heure plus tard, il émanait de lui une profonde douceur et gentillesse. De mon côté, j’étais pétrifié de croiser mon créateur et angoissé de mon sort, j’avais les lèvres comme soudées.
— Bonjour monsieur Crowhurst. J’ai eu connaissance de votre aventure, elle n’est pas commune. Vous le savez sans doute, nous n’apprécions pas le recours au suicide. Puisque vous étiez prêt à mourir, pourquoi ne pas avoir tenté le tour du monde, et finir en héros ? Il y a beaucoup d’orgueil dans votre histoire. Mais vous avez des excuses aussi, car très clairement la folie a obscurci votre jugement. J’aime également que vous ayez laissé vos deux livres de bord, cela témoigne d’une volonté de vérité, qui vous honore. C’est uniquement pour ces deux raisons que je vais vous accepter au royaume des cieux. Vous serez soulagé de savoir que Robin Knox Johnson a fait don des 5.000 £ à votre famille, pour les aider à sortir du mauvais pas dans lequel vous les aviez mis.
Dieu disparut, je restais assis, en pleurs, honteux. J’avais gagné le paradis, en ayant la sensation d’être en enfer.

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