Existence rime parfois avec endurance

Temps de lecture : quatre minutes trente pour entrevoir l’avenir.

Au début, ils ont pensé que ça allait durer quelques jours, puis quelques mois et la survie s’est installée. Lucille et son synthé de sixième génération, nommé Oscar, vivaient reclus dans leur prairie entourée d’arbres, depuis un peu plus de cinq ans maintenant. Lucille avait perdu son mari et ses trois enfants le jour des évènements. C’est Oscar, leur robot domestique, qui l’avait sauvé ce jour-là, et c’est lui qui lui donnait l’énergie de continuer à survivre. Le printemps était une saison active pour eux, car ils préparaient leurs semis de l’année. Ce soir-là, alors qu’ils discutaient de ce qu’ils allaient faire le lendemain, un bruit mécanique déchira le silence de la nature.

Un éclairage aveuglant apparut à travers leur barrière d’arbres. Lucille eut la sensation pendant une seconde d’avoir déjà vu une lumière de ce type dans sa vie. Elle se jeta sur son vieux fusil, pendant qu’Oscar avançait prudemment vers la lisière de la clairière pour voir ce qu’il se passait dans le champ voisin. Lucille le rejoignit. Un gros engin circulaire de plusieurs mètres de diamètre était posé sur quatre pieds graciles. Une porte escamotable s’ouvrit laissant apparaître un escalier très éclairé qui les aveugla. Le cœur de Lucille battait la chamade, mais c’est la curiosité qui l’emportait sur la peur. Une silhouette descendit les marches. C’était un homme d’une cinquantaine d’années. Il n’eut aucun mal à trouver Lucille et Oscar pourtant cachés par les arbres et les ronces.
— Lucille ?
Lucille était estomaquée. Elle finit par lâcher :
­— Comment connaissez-vous mon prénom ?
— Est-ce qu’on pourrait se parler ?
Oscar, agacé par le fait d’être nié, prit la parole et lui indiqua qu’il en était hors de question tant qu’il ne saurait pas pourquoi il était là.
— Si mon intention était belliqueuse vous ne seriez plus de ce monde. Je vais vous rejoindre.
Il traversa la barrière de ronces comme un hologramme l’aurait fait. La matière ne lui opposait aucune résistance.
— Vous pourriez vous présenter, exigea Oscar avec une pointe de jalousie sur la sophistication de ce dernier modèle de synthé.
— Mon nom est Ösh Mash, je viens de la planète Xénon.
— Ah ! Et sur votre planète on ressemble à des humains ? demanda surpris, Oscar.
­— Non, je m’adapte à votre aspect pour ne pas vous effrayer et notre conversation est automatiquement traduite. Après un court silence, il reprit, c’est incroyable que vous ayez survécu aussi longtemps.
Ösh marchait doucement en direction de leur maison. Lucille lui emboitait le pas, et là où la prudence aurait voulu qu’elle se taise, elle ne résista pas à lui expliquer, assez fièrement, comment fonctionnait leur écosystème. La petite éolienne reliée à une batterie pour alimenter Oscar la nuit, la serre pour la nourrir avec son stock de graines de semences, le bûcher pour couper du bois et se chauffer l’hiver, les pièges d’Oscar pour capturer des lapins, leur système de récupération des eaux, tout y était. Elle insista sur le fait que sans Oscar rien n’aurait été possible.

Arrivé sur la terrasse de la maison, c’est Oscar intrigué par cette entité qui commença à lui poser des questions sur ce qu’il était. Ösh lui expliqua qu’il était réel, mais augmenté par une technologie très avancée qui lui permettait de communiquer avec eux. Les gens de Xénon observaient les terriens depuis très longtemps et ils avaient remarqué que dans notre culture, le partage d’une même langue ne suffisait pas, l’aspect physique comptait beaucoup pour établir un contact. Lucille enchaîna en lui demandant s’il savait ce qu’il se passait ici depuis ces cinq dernières années.
— Dans vos sociétés, vous avez totalement occulté l’essentiel, la planète qui vous porte. Dans notre galaxie, c’est elle qui nous dicte comment vivre en fonction de ses besoins à elle, et non des nôtres. Ce qui s’est produit il y a cinq ans sur la terre s’appelle une réaction en chaîne post industrielle, réveillant un à un les volcans, créant des tremblements de terre puis des tsunamis partout sur le globe. Une sorte de guerre terrestre. Les soixante pour cent des habitants demeurant sur les côtes ont été noyés, comme votre mari et vos enfants, en moins de vingt-quatre heures. Oscar a mille fois bien fait de vous faire rouler vers l’intérieur des terres. Vos infrastructures ont progressivement cessé de fonctionner, provoquant un chaos tel que le reste de la société s’est entretuée. Les rescapés sont des gens qui vivent comme vous en autarcie, soit dans un cercle familial ou amical, soit regroupés dans de petites communautés de moins de cent personnes. Seul un pour cent de la population mondiale a survécu.
— Quel cauchemar, lâcha Lucille dépitée.
— On peut voir ça comme ça, mais on peut aussi se dire que c’est une chance.
— Une chance de perdre tous ceux qu’on aime ? lâcha Lucille folle de rage.
— Nous travaillons depuis très longtemps sur un projet de sauvegarde de la terre, comprenant bien avant vous que les éléments allaient vous détruire. Nous avons donc créé une colonie d’humains, en enlevant des enfants triés sur le volet. Nous les avons élevés selon nos préceptes d’équilibre entre nature et développement. C’est eux qui vont vous aider à reconstruire votre monde de façon plus pérenne.
— Lucille, tu es livide, tout va bien ? s’inquiéta soudainement Oscar.
Elle venait de comprendre pourquoi la lumière de cet engin lui disait quelque chose. Ce qu’Oscar ne savait pas, c’est que Paul et Marie avait eu quatre enfants ensemble et non trois. Leur première petite fille nommée Camille avait disparu mystérieusement dans leur jardin trente ans plus tôt, à l’âge de deux ans. Il y eut ce jour-là une grande lumière que personne ne put expliquer. Paul et Lucille avaient enfoui au plus profond d’eux cette terrible histoire, pour pouvoir continuer à survivre. Leurs trois enfants n’en surent jamais rien. Ösh la regardait avec émotion, conscient de l’horreur de ce qu’elle avait dû vivre :
— Oui Lucille, Camille revient, dit Ösh avec un large sourire.
— Merci de donner un sens à toute cette souffrance…
Lucille s’évanouit de bonheur.

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2 commentaires sur “Existence rime parfois avec endurance

  1. Hello Florence, ça fait un moment que je n’ai plus vu l’une de tes nouvelles sur la plateforme. Ta nouvelle de science-fiction est bien menée. Je suis moi-même en train d’écrire la mienne. J’ai bien aimé le rebondissement de ta chute. Un plaisir de te lire.

    1. Merci Christelle de ta visite, je découvre juste ton commentaire qui était bloqué dans les tuyaux d’internet. En fait, je publie moins de nouvelles car je suis passée au format roman. Je travaille depuis juillet sur le projet qui m’a amené à l’esprit livre, l’histoire d’un hôtel familial. C’est un autre exercice passionnant et très chronophage donc plus le temps pour les nouvelles. Je reviendrai sûrement un jour à ce format que je trouve particulièrement intéressant. Bises et à bientôt. Florence

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