Douze heures de la vie d’une pâquerette

Temps de lecture : moins de quatre minutes d’un suspens haletant.

Un beau matin d’avril, intriguée par un bruit mécanique lointain mon cœur palpitait. C’est terrible de sentir un danger arriver, d’être vissé au sol sans pouvoir bouger. La machine se rapprocha de moi. J’étais trop petite dans cette forêt d’herbes pour voir ce qu’il se passait. Cela faisait un bon quart d’heure qu’elle opérait, quand le ciel s’est brusquement obscurci. J’ai entendu l’orage gronder. Je suppliais la pluie de tomber vite et abondamment pour me sauver de ce mauvais pas. Mais l’engin continua inlassablement à rouler des mécaniques. Je priais, attendant d’être broyée. La tondeuse me frôla les moustaches, j’avais désormais une vue imprenable sur la prairie rase. Le spectacle de mes congénères coupées en mille morceaux me fendit le cœur. Le prochain passage me serait fatal. Je refermai mes pétales, tremblante. Les premières gouttes arrivèrent. La machine infernale s’interrompit à quelques centimètres de moi. Je repris mon souffle. L’épisode orageux fut intense. Chaque coup de tonnerre se faisait plus proche. La pluie redoublait. Mes petites racines enserraient la terre pour m’ancrer à la prairie. Je pataugeais dans l’eau. Soudain la foudre claqua à deux pas de moi. Le sol en trembla. Je crus que ma sève allait s’arrêter. J’entrouvris légèrement mes pétales pour voir ce qu’il se passait. La terre était marbrée par les traces que l’éclair avait laissées. Je m’en voulais d’avoir appelé de mes vœux cet orage. La pluie redoublait, l’eau m’arrivait jusqu’au milieu de la tige. Je me sentais oppressée. L’idée de mourir noyée ne m’avait jamais effleurée. Heureusement, l’averse s’arrêta aussi soudainement qu’elle était arrivée. Il fallut quelques heures à la nature pour absorber toute cette eau et me remettre les pieds au sec.

Après l’orage, le soleil réapparut, me séchant le feuillage. Alors que je regardais au loin, profitant de cette vue imprenable, j’entendis un bruit délicat de gazon foulé derrière moi. Je me retournai. C’était un chat qui se purgeait. Je perçus le crissement de l’herbe qu’il mâchait. Je fus saisie d’effroi quand je l’aperçus broutant une de mes congénères. Bien mal lui en a pris, la fleur, trop grosse pour son petit gosier, lui chatouilla la glotte et le fit vomir à mes pieds. J’étais ulcérée, épuisée de toutes ces émotions et malgré tout contente d’avoir survécu à la tonte, la foudre, la noyade et la purge.

On pourrait croire que la vie de pâquerette est d’un ennui mortel, c’est tout le contraire. Quand un danger s’écarte, un autre se présente. La journée avançait tout doucement sous un soleil maintenant mitigé de nuages. J’entendis au loin des rires d’enfants. Deux petites filles jouaient dans l’herbe fraîchement coupée. Une fois passé l’instant de tendresse à voir ces deux gamines courir dans la prairie vint le moment de stress de les sentir se précipiter sur nous pour confectionner un bouquet à leur maman. J’aurais voulu rentrer dans le sol, disparaître, me camoufler dans l’herbe, alors que la tonte m’avait mise en première ligne. La brunette se pencha vers moi, je pouvais humer son parfum. J’arrêtai de respirer, paralysée par la peur. Elle jeta son dévolu sur ma voisine, dégoûtée par les régurgitations du chat à mes pieds, mais en avançant dans l’herbe, elle me piétina. J’étais désormais à moitié couchée, comme accablée par les heures passées, mais j’avais résisté.

Le jour déclina, le calme régnait enfin. Les oiseaux nous survolaient avant de nicher dans les arbres, improvisant comme chaque soir un ballet des plus gracieux. Pour nous, pâquerettes condamnées à la sédentarité, la vie de volatile c’est la liberté absolue. Parcourir le monde, se déplacer, choisir ce que l’on veut vivre plutôt que de le subir. Ce soir-là, les oiseaux fuirent soudainement. Après un long silence assourdissant, on entendit un vrombissement mécanique lointain. Celui-là venait des cieux. Comme si l’enfer arrivait sur terre. Le bruit se rapprocha, et avec lui, les premiers sifflements des bombes. Les humains couraient et hurlaient, les avions continuaient leurs progressions semant mort et chaos. Un engin explosif tomba à quelques mètres de nous, provoquant un énorme cratère qui me fit voler. Pour la première fois de ma vie, je pris de la hauteur. Cela dura quelques secondes, mais ça me parut une éternité. Je découvris l’étendue du jardin, le clocher du village, la maison du voisin… De ce moment atroce, je garde une sensation de liberté, celui où l’on entrevoit un autre point de vue. Cette journée se terminait dans le chaos. Cette petite ville de Guernica entra dans la légende, et avec elle, l’Espagne dans la guerre. Et moi je m’en souviens comme du jour le plus stressant de ma vie de pâquerette…

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