Cinquante sept secondes

Temps de lecture : six minutes d’un vrai drame shakespearien.

Mon nom est Louisa Bénakli. Je suis morte le 27 mars 2002. L’histoire que je vais vous raconter, vous la connaissez peut-être, car elle a fait plusieurs fois la une des journaux. Je suis une des huit victimes, de ce qu’on a appelé la tuerie de Nanterre. Trente-sept coups de feu qui ont fait basculer beaucoup de vies dans l’horreur. Je crois pouvoir dire qu’aucune autre personne de cette tuerie n’a déclenché un tel cataclysme.

J’étais avocate et également conseillère municipale de la ville de Nanterre, ce qui explique ma présence ce maudit soir de mars 2002. J’ai été fauchée à quarante ans laissant derrière moi un mari, un compagnon devrais-je dire, car nous avons essayé par trois fois de nous unir, sans succès. À l’époque, je pensais qu’Abdelkamal avait beaucoup de mal avec l’engagement. J’ai aimé cet homme, rencontré sept ans plus tôt. Il n’était pas d’une grande beauté, mais son esprit vif et son humour pétillant me plaisaient tant. De notre amour est née une délicieuse petite fille, qui avait 3 ans lors de mon décès, Yasmine. Il est cruel de mourir en laissant une si jeune enfant derrière soi sans avoir le temps de la préparer à la vie.

J’ai abandonné également tout un clan, dont je faisais la fierté. Je suis issue d’un milieu ouvrier d’immigrés algériens d’origine berbère, arrivés en France deux ans avant ma naissance. Chez les Bénakli, ma mère Sékoura tenait la famille, comme souvent dans la culture kabyle. Ce sont des femmes au caractère trempé, des gardiennes des traditions, de la langue, des rites et des valeurs berbères. Mon père a disparu, il y a déjà cinq ans. J’étais la quatrième d’une fratrie de cinq enfants. J’étais très proche de ma sœur cadette, Ouardia, qui vivait toujours avec notre mère, malgré ses 38 ans. On se voyait régulièrement, car j’habitais juste en face du pavillon familial à Nanterre avec ma fille et mon compagnon. Ce dernier était fréquemment en déplacement, il jonglait entre sa vie d’informaticien et celle de député algérien.

Après mon décès, assez naturellement Sékoura et Ouardia se sont occupées de Yasmine quand Abdelkamal n’était pas là, ce qui était souvent le cas. Une procédure était en cours, en accord avec lui, pour partager l’autorité parentale avec ma sœur. Pour Ouardia, Yasmine était une sorte de soleil, dans ce moment tragique. Elle me perdait, mais gagnait une enfant. Cela redonnait un sens à sa vie. Pour ma mère, kabyle jusqu’au bout des ongles, son rôle de chef de clan s’élargissait un peu plus. Pour elle, mon décès était une grande douleur, car j’avais dépassé toutes ses espérances. Une fille avocate dans une famille algérienne d’ouvriers immigrés était une fierté.

Le 9 janvier 2003, dix mois après ma mort, Abdelkamal disparait à son tour. Il se volatilise. Ce ne sont pas les miens qui vont signaler son absence, mais sa femme légitime. Oui vous avez bien entendu, Mme Benbara mère de ses quatre enfants… J’ai encore du mal à y croire, vous n’imaginez pas l’humiliation posthume que cela a été pour moi. Il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Je désirais tellement que cette union fonctionne. Il représentait le prince charmant que j’attendais : un esprit brillant, une réussite professionnelle, allié à un sens  de l’engagement public. Et il était de mon sang, un Kabyle. Il avait tout pour plaire au clan. Un homme exemplaire pour une fille parfaite…

Ce n’est que trois semaines plus tard qu’Abdelkamal réapparut, dans le coffre de sa voiture, mort. Après avoir écarté la piste du règlement de compte politique, c’est tout naturellement vers sa vie personnelle que la police va se pencher. Un type qui entretient une double vie et qui a été touché par la tuerie de Nanterre donne matière à enquête. Surtout quand, au creux de sa main, un cheveu mène à ma famille et plus précisément à Ouardia.

Le 26 février 2003, à peine un an après mon décès, le malheur frappe à nouveau à la porte des Bénakli. Ma sœur, ma mère et mon cousin Stéphane sont arrêtés. Stéphane parlera le premier. Les inspecteurs n’ont pas eu à lui mettre la pression, il a craqué après ces deux mois surréalistes, où il a d’abord attendu pendant trois longues semaines que le corps soit retrouvé. Ensuite en se demandant quand on allait remonter leur piste. Stéphane est un très gentil garçon, le remord de cet acte qu’on l’a obligé à commettre, devait l’étouffer. Il va donc soulager sa conscience, et raconter ce qui s’est passé cette fameuse soirée du 9 janvier.

Ouardia et ma mère avaient découvert qu’Abdelkamal entretenait une nouvelle liaison avec une jeune femme algérienne, qu’il avait eu le malheur de recevoir dans mon ancienne maison. Pour elles, c’était un second coup de poignard, après le drame qu’elles venaient de vivre. Quand il est arrivé à 18H53 chez mes parents pour voir Yasmine, ma mère a voulu lui parler.
— Tu n’as rien à me dire mon fils ? Tu as commis une faute, tu as amené une femme dans la maison de ma fille, dans son lit.
Sans doute humilié d’être démasqué, il a décidé que la meilleure défense était l’attaque :
— Oui il y a femme dans ma vie, je l’aime et on va se marier en Algérie le mois prochain. Et je compte bien y emmener ma fille, comme la loi m’y autorise.
Il se raidit ivre de rage d’être jugé par ces deux femmes et rajoute :
— Ma nouvelle fiancée est députée algérienne, membre comme moi du FLN, elle est d’une bonne famille, elle. On ne peut en dire autant de Louisa, car quand je lui ai fait l’amour pour la première fois, lâche-t-il en kabyle, elle n’était pas vierge.

Ça sera sa dernière phrase, avant que Ouardia, prise d’un instant de folie, empoigne une poêle posée dans la cuisine et lui assène 30 coups au visage et au cou, causant la mort d’Abdelkamal. Là, une famille classique aurait appelé la police en expliquant que ma sœur avait eu un moment d’égarement, elle avait des raisons. Après tout, Richard Durn a volé ma vie sans justification, pourquoi ma sœur ne pourrait pas ôter celle d’un homme qui a amené le malheur dans sa famille… Non seulement elles n’ont pas averti les secours, mais ma mère l’a poignardé trois fois au cœur, comme pour dire je brise le tien comme tu as brisé le nôtre.

Mon cousin qui était à l’étage, descend alerté par le bruit de la violence de l’altercation et découvre la scène surréaliste qui se joue au rez-de-chaussée. Ma mère le somme de nettoyer, alors que ma sœur, hébétée, est chargée de s’occuper de Yasmine, hypnotisée par une cassette vidéo au premier, et qui n’a donc rien vu ni entendu. Stéphane efface les traces du carnage par loyauté envers sa tante. Ils décident ensemble de le remettre dans le coffre de sa voiture, et d’aller la garer dans Paris, et de ne plus jamais parler de cette affaire.

Ce moment de folie collective va leur coûter très cher. Ma sœur va prendre 12 ans, ma mère 2 ans, seul mon cousin sera acquitté. Même l’avocat général avait été plus clément que les jurés, il avait demandé 10 ans pour Ouardia et 2 ans avec sursis pour Sékoura. La justice n’a pas eu de pitié pour le clan Bénakli. Je suis bien placée pour savoir que dans un prétoire on aime des accusés le repentir. Ma mère n’était pas dans cet état d’esprit, sa fierté l’a desservie. Ce qui est d’autant plus incroyable, c’est que si ce soir-là elles avaient appelé la police, au lieu d’organiser leur macabre mascarade, ces mêmes jurés les auraient peut-être acquittées.

Voilà comment se termine cette tragédie. En vous relatant ces faits, je réalise à quel point j’ai fait rentrer le loup dans la bergerie. Une femme plus lucide que moi aurait quitté cet homme depuis bien longtemps. C’est terrible de se voiler la face de cette manière. Pourquoi ai-je accepté l’humiliation de trois annulations de mariage sans me poser de question plus tôt. Je faisais la fierté de cette famille et j’ai amené son déshonneur. J’ai mis au monde une enfant qui a perdu sa mère sous les balles d’un déséquilibré, et dont le papa a été assassiné par sa tante et sa grand-mère, les deux êtres qui devaient la protéger. Comme si la folie était partout… Il n’aura fallut que cinquante sept secondes ce 27 mars pour que tout bascule. C’est étrange le destin…


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